Karl, diagnostiqué autiste atypique par un psychiatre à l’hopital Trousseau  à 2 ans, a maintenant 15 ans et vient d’obtenir son Brevet des Collèges. Que de chemin parcouru !

 

Les trois années de maternelle ont été pénibles pour lui, pour moi et pour toute la famille. Il a été déscolarisé en Moyenne Section et repris à l'école en Grande Section. (Risque d'aller en IME ou en Hôpital de Jour). Il ne parlait pas et hurlait dès qu'on voulait lui faire faire une activité. A coup de psychomotricité (2 fois par semaine) et d'orthophonie (2 fois par semaine), il a commencé à avoir des repères dans le temps et dans l'espace.
 

A 4 ans ½ l'orthophoniste commence à lui apprendre le langage des signes, il n'accroche pas beaucoup mais, par contre, commence à dire des mots puis des phrases. Il parle beaucoup en écholalie et la maîtresse ne le comprend pas, ce qui énerve beaucoup Karl et le met en colère.  Qu’allions-nous faire avec un tel enfant ?

Fin de maternelle, Karl bouge beaucoup, comme les autres enfants, et ne fait rien comme les autres. (Risque de rester en maternelle encore un an ou deux). La directrice, avec l'aide du neuropsychologue qui suit Karl depuis l'âge de 3 ans ½, monte un projet pour lui et tient à le suivre. Elle oblige la maîtresse de CP à le prendre, bien que celle-ci n'en veuille pas. Au cours de cette année-là, elle fait tout pour l'énerver malgré qu'il ne soit dans sa classe qu'une heure par jour.  Je lui fais faire le programme de CP à la maison, en m'aidant des livres de classe et de ce que font les autres enfants. Il a beaucoup de mal au premier trimestre à retenir les lettres et les chiffres. Il est comme un zombie, il répète, puis une heure après il ne sait plus. (Risque de quitter l'école définitivement).

 Avant les vacances de Noël je commence à lui faire faire un régime alimentaire, car je remarque, après avoir lu les livres de Temple Grandin et avoir assisté à une conférence sur le sujet en Belgique, que Karl se "bourre" de pain et de gâteaux secs. Ses capacités d'attention s'améliorent et il devient plus présent. Les deux trimestres suivants il suit, sait lire et écrire et ne supporte pas de voir les autres faire des fautes d'orthographe sur le tableau noir de la classe.

Il passe en CE1. La maîtresse de CE1 est un ange et s'asseoit à côté de lui de temps en temps pour lui faire faire les maths ou la grammaire. Elle réussit à lui faire faire une fiche d'exercices en classe par jour, ce qui est un exploit. Il a des récompenses à la fin de chaque semaine. Je lui fais faire le programme de CE1 à la maison et à la fin de l'année il est admis en CE2.

Le début du 3ème cycle est un challenge. La maîtresse de CE2 n'en veut pas car elle a peur de ne pas y arriver. La directrice lui explique que le projet que l'on a monté pour Karl depuis 3 ans ne peut pas s'arrêter là à cause de ses états d'âme. La maîtresse me demande en début d'année, de lui trouver quelqu'un, par mon association locale, pour accompagner Karl en classe. Elle veut être aidée. Je demande alors à mon association locale d'employer un emploi-jeune pour faire l'auxiliaire d'intégration.

Celle-ci refuse car "On ne va pas employer un emploi-jeune pour un seul enfant !" (Risque que la maîtresse "craque"). Je demande à la mairie de mon village un emploi-jeune pour Karl, mais comme Karl est dans une école catholique dans une autre ville, la mairie me répond qu'elle participe déjà financièrement à la scolarité de Karl et qu'elle ne peut pas envoyer là-bas un auxiliaire d'intégration, surtout pour un enfant autiste, car le jeune n'est pas formé pour ça. Des mois passent et Karl a besoin d'aide pour rester en classe et suivre correctement.

Je propose alors à la maîtresse de m'asseoir de temps en temps à côté de Karl pour l'aider. Je lui promets d'être discrète, de ne pas colporter ce que je vois en classe et  de ne pas faire de remarques sur sa pédagogie. Pendant toute l'année de CE2 je suis présente en classe 2 ou 3 heures par semaine. J'aide Karl à démarrer ses contrôles, à lever le doigt pour participer, à sortir le bon cahier de son cartable. En Français il est étonnant, en maths il a plus de difficultés et pour résoudre des problèmes : impossible. La maîtresse me rassure en me disant que les autres aussi ont parfois du mal à résoudre les problèmes. Mais est-ce que Karl y arrivera un jour comme les autres ?

En mars, je vais voir une inspectrice académique qui s'occupe des écoles publiques, avec le président de mon association locale pour un problème au sein de notre CLIS pour enfants autistes. Dans la conversation, je lui glisse un mot sur ma présence en classe pour aider mon fils. Elle bondit, me demande de lui écrire et elle verra ! Je lui écris la situation et lui joins la photocopie du carnet de notes de Karl avec les appréciations de sa maîtresse. L'inspectrice ouvre un poste supplémentaire d'auxiliaire d'intégration en emploi-jeune au bout de trois mois et demande à la directrice de trouver le jeune. En août la directrice trouve le jeune homme qui fait l'affaire et le 30 août il est là, prêt à aider Karl. Il se tient dans la pièce à côté de la classe. Karl doit être aidé et en même temps ne doit pas se reposer continuellement sur une béquille qui serait à côté de lui en permanence.

La directrice, avec l'aide du neuropsychiatre, a trouvé la solution intermédiaire. L'auxiliaire l'aide pour des tâches particulières et Karl doit acquérir une autonomie. Pour l'instant Karl est heureux, travaille bien et je le sens détendu. On l'aime à l'école et il le sent. Les autres enfants le défendent contre les nouveaux élèves qui ne le connaissent pas encore et qui se moquent de lui. Ils sont vite mis au courant qu'ici, on ne se moque pas de Karl parce que Karl dessine mieux qu'eux. Ils sont admiratifs pour ses dessins. Ces enfants ont appris tout petits, grâce à la présence de Karl, à prendre chez l'autre le bon côté et non ce qu'il ne sait pas faire. Ils l'aident quand il n'arrive pas à écrire assez vite ses leçons sur son cahier de texte et Karl les aide à décorer leurs cahiers, en faisant de beaux dessins.

Les maîtresses qui ont connu Karl à 4 ans racontaient aux nouvelles maîtresses comment était Karl. Elles me disaient toutes qu'il revenait de loin. Elles ne savaient pas à quel point toute la famille revenait de loin.

Chaque classe a été un travail à refaire auprès de la nouvelle institutrice. En CM1 la maîtresse ne veut personne dans sa classe, même pas l’aide-éducateur. Qu’à cela ne tienne, le côté positif de la chose est que Karl n’aura pas l’habitude de se reposer sur quelqu’un qui n’est là que pour lui en classe. (Toujours faire abstraction de ce que l’on voulait pour ne voir que le côté positif de ce qui est fait et le travailler pour optimiser la situation

Je rencontre donc l’aide-éducateur, lui donne des documents, des livres sur l’autisme et lui explique la façon de procéder pour faire travailler Karl (en fonction des caractéristiques de son handicap). Il comprend vite et bien d’autant plus qu’il est en train de faire des études de psychologie. Il est tout de même un peu surpris de ne pas avoir appris ça dans ses cours mais bon ! il a confiance en moi, d’autant plus qu’en appliquant les méthodes que je lui donne, il a des résultats.

 L’année se passe très bien et Karl s’en sort avec une moyenne de 13 en Français et pas de moyenne du tout en maths, sa matière difficile. (Risque de redoublement). Il a, par contre, un comportement social catastrophique, car il ne fait plus de colère comme quand il ne parlait pas mais, lorsqu’il est hors de lui, sort tous les gros mots qu’il connaît, et il les connaît tous (entendus un peu partout : cours de récréation, télévision, lieux publics…) et en apprend un certain nombre aux maîtresses. 

Il a les acquisitions scolaires de fin de CM1 sauf en maths mais on sait maintenant par expérience qu’il les acquerra au début du trimestre de CM2. Il passe donc en CM2 où il a deux maîtresses, l’une est la directrice qui fait les matières littéraires et l’autre fait les matières scientifiques. Il n’a plus besoin d’aide éducateur et est autonome en classe. Il rattrape son niveau en maths au premier trimestre mais son comportement a-social ne s’arrange pas. Dans la cour, des enfants qui, petits, jouaient avec lui et faisaient des efforts, ont grandi et ils commencent à le chercher pour rire. Ils vont le voir pour lui dire des choses qui l’énervent et il se met à leur taper dessus lorsqu’ils ne veulent pas s’arrêter comme il le leur demande.

 Il se fait gronder à leur place car il ne voit pas que ces enfants l’embêtent dans ce but là uniquement.  En classe, quand il n’y arrive pas, il peste très fort contre tout et surtout contre la maîtresse. La maîtresse arrive à gérer ce comportement face à une classe qui attend de voir ce qu’elle va faire pour le faire taire, mais elle s’inquiète pour l’année suivante. En effet, elle me demande de réfléchir à un travail commun pour qu’il devienne plus sociable et moins grossier afin d’être pris et gardé au collège l’année suivante.  En février, suite à un incident qui dépasse tout entendement, je décide de parler franchement à Karl et de tout lui dire. Je lui explique alors qu’il est à l’école par la simple bonne volonté de la directrice et par mon acharnement à le voir à l’école comme les autres.

Je lui explique tout le travail que j’ai dû fournir auprès des enseignants pour qu’ils l’acceptent comme il est. Je lui explique aussi le sort de beaucoup d’enfants comme lui, à l’hôpital, bourrés de médicaments et complètement absents du monde. Je lui demande de choisir ce qu’il préfère et lui explique ce qu’il faut qu’il arrête de faire s’il choisit de rester à l’école. A la fin de notre entretien je lui demande tout simplement de m’aider car je ne peux plus faire des miracles, et s’il n’arrête pas de faire ses colères très ordurières je ne pourrai plus rien faire pour lui.

 Lorsque je lui ai demandé de m’aider il m’a pris dans ses bras et s’est mis à pleurer. Il m’a promis de ne plus jamais dire de gros mots car il ne voulait pas aller à l’hôpital et m’a demandé pardon pour m’avoir fait pleurer (car je pleurais comme vous pouvez vous en douter). Le lendemain il a été parfait, d’une politesse remarquable, même quand on l’embêtait. La directrice m’a demandé ce que j’avais fait pour qu’il devienne aussi gentil et je le lui ai expliqué. Le reste de l’année s’est parfaitement bien passé, plus aucun gros mot n’a été crié, en classe comme dans la cour. Il continuait à les dire mais pour lui, doucement, pour que personne n’entende. 


Je contacte au premier trimestre de CM2 le futur collège qui accepte de le prendre. Il n’y a aucun problème car je ne parle pas d’autisme mais d’un comportement social  un peu spécial. Je leur explique qu’il est très bien suivi et que l’orthophoniste joue un rôle important et est prête à travailler avec eux. Ils sont d’accord jusqu’au moment où la directrice de l’école va les voir et tout naturellement prononce le mot « autiste-Asperger ».

Pour elle il n’y avait pas de problème mais pour le collège commencent les interrogations. La principale des 6èmes convoque l’équipe des professeurs qu’aura Karl en 6ème et là tout bascule. Une des professeurs est mère d’un jeune autiste et décourage toute l’équipe en leur disant qu’ils n’y arriveront pas et que, eux, ne savent pas ce que c’est un autiste !!! Elle, elle sait !!!! Ils décident alors de prendre Karl à mi-temps. Lorsque j’apprends ça, je cherche immédiatement un autre collège car la mère d’un enfant autiste non scolarisé dans ce collège ne m’inspire pas et je commence à être fatiguée de convaincre des gens qui croient connaître un handicap, c’est pire que tout. Il vaut toujours mieux expliquer à des novices qui n’ont aucune idée du handicap qu’à des gens qui croient connaître parce qu’ils ont une expérience qu’ils croient être la Vérité. J’ai donc contacté un collège (à 30 km de chez nous) où un enfant avec le syndrome d’Asperger était accueilli avec une auxiliaire d’intégration que j’avais moi-même recrutée et formée dans le cadre de mon association et du service que j’avais créé. Là on me le prend sans une hésitation. 

Il rentre donc en 6ème ordinaire sans accompagnement. Mon rêve devient réalité. Le premier trimestre se passe bien, il est dans les 10 premiers de sa classe avec le tableau d’honneur (en collège privé il y en a encore !), il se maintient dans la première moitié de sa classe toute l’année, avec l’admiration des professeurs, qui m’avouent : « Si tous les enfants étaient comme lui (attaché au règlement et poli) on n’aurait pas de problèmes dans les collèges » !!!! Le professeur de maths accepte les dessins qui permettent à Karl de visualiser un énoncé de problème. Il n’arrive pas toujours à poser les calculs mais le professeur note le dessin qui lui montre que Karl a compris l’énoncé. Tous les professeurs s’adaptent aux capacités ou aux handicaps de Karl et notent tout ce qui peut lui donner des points malgré tout !


Cette année de 6ème je donne un cours au collège de mon fils, dans toutes les 6èmes et 5èmes du collège (10 en tout). L’idée m’est venue quand je me suis aperçue que les adolescents ne se faisaient pas de cadeaux et que les deux enfants autistes du collège (mon fils en 6ème et un autre garçon de 14 ans en 5ème) en pâtissaient dans la cour de récréation. J’ai monté ce cours avec des documents américains par rapport à la cour de récréation. Je leur explique d’abord que je vais leur apprendre un 6ème sens qu’ils ne connaissent pas. Je leur demande de m’énumérer les 5 sens qu’ils connaissent et je m’arrête un peu plus longtemps sur les deux sens intéressants en ce qui concerne les handicaps : l’ouïe et la vue.

Nous cherchons ensemble ce qu’apportent ces sens et ce qui peut aider les personnes qui en sont dépourvus. Puis je fais faire 3 petits exercices aux élèves, exercices pratiques, pour qu’ils découvrent le sens social (6ème sens) que nous avons tous naturellement et automatiquement mais que les enfants autistes n’ont pas. Je leur explique qu’il faut apprendre ce sens automatique (chez nous) aux enfants autistes. J’écris au tableau, en encadrant bien les 3 perceptions qui font défaut chez les enfants autistes. Puis nous cherchons ensemble ce que nous pourrions trouver comme aides par rapport à ce sens social qu’ils n’ont pas.  A ce cours assistent le professeur principal de chaque classe et d’autres profs que ça intéresse.


Deux choses sont révélées aux professeurs principaux :

 1 – Que certains élèves présentent des légers troubles de type autistique. Ils ne comprennent pas un des exercices que je fais faire (sur la théorie de l’esprit) et sont troublés par la ressemblance avec leur problème (problème confirmé par le prof qui ne savait pas vraiment comment l’aborder et ne savait pas non plus que cela pouvait être une forme légère d’autisme).

2 – Les « cancres » ou « non scolaires » qui d’habitude ne participent pas et perturbent la classe et qui, à mon cours, participent intelligemment et s’intéressent énormément en posant des questions pertinentes. Ces élèves vont être regardés par les profs ensuite d’un autre œil. Leur intelligence non scolaire est mise en évidence.

Conclusion : une intégration individuelle peut se faire sans problèmes si on explique aux élèves, aux professeurs le fondement du handicap.

Karl a donc fait une bonne 6ème, en étant dans la première moitié de la classe. Comme les jeunes de sa classe étaient particulièrement difficiles et durs par rapport à d’autres 6èmes du collège, la directrice m’a demandé de venir début juillet avec Karl pour faire la liste des élèves de sa classe de 5ème. Début juillet nous sommes donc allés la voir et elle a demandé à Karl quels étaient les jeunes avec lesquels il était copain dans sa classe de 6ème et dans la cour. Elle les a tous mis avec lui dans une 5ème où il retrouvera tous ses professeurs, sauf un qui change. Certains enfants ont même manifesté leur volonté d’être dans la classe de Karl sachant qu’elle serait composée d’enfants non turbulents et studieux. Il y a donc toujours moyen de faire en sorte que l’intégration se passe le mieux possible quand tout le monde est formé au handicap. C’est la clé de toute intégration : informer les enseignants et les élèves. Karl était tout content de rentrer en 5ème car il savait qu’il serait dans une classe où on l’aime et le comprend.

Il est aujourd’hui fier d’avoir réussi son Brevet des Collèges et passe en seconde dans le lycée où se trouve sa sœur.

Edith Wenke

Bonnes pratiques pour une intégration réussie

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